INTERVIEW : No Mad’s Land, 10 ans de nomadisme à vélo

INTERVIEW : No Mad’s Land, 10 ans de nomadisme à vélo

Nous suivons depuis plusieurs années Bastien sur les réseaux sociaux, quel plaisir donc d’avoir pu recueillir son témoignage de nomade à vélo ! La preuve humaine qu’une autre façon de vivre est possible.

Le cyclo-nomade

Bonjour Bastien ! Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Bastien DELESALLE, mais les gens me connaissent mieux sur les réseaux sociaux sous mon de projet NO MAD’S LAND, qui signifie « Une terre sans fou ». Je suis né en 1984, j’ai donc 36 ans, et ma profession, puisque tu demandes : nomade, tout simplement, ou voyageur, suivant le mot que tu préfères, même si dans les deux cas, ça ne rentre pas dans les cases des formulaires officiels… Comme j’ai l’écriture en passion, depuis fin 2020, je suis devenu écrivain-voyageur avec la sortie de mon premier livre FUITE !

Comment as-tu découvert le cyclotourisme ? 

Je suis tombé dedans totalement par hasard. Suite à un grave accident de van en Australie, en 2012, j’ai passé près d’un an à réapprendre à marcher et chaque jour, mon kiné me disait : « Commence par 15 minutes de vélo, pour t’échauffer ! »… Quand j’ai repris la route en auto-stop et compris que je ne pouvais plus porter mon sac de rando, je me suis dit « Pourquoi pas ? » Alors, j’ai sauvé un vieux vélo de la déchetterie, et quand je pédalais, les douleurs disparaissaient ! Banco ! Ce vélo m’a lui aussi « sauvé la vie »…

Une vie de nomade à vélo : No Mad’s Land

Depuis combien d’années vis-tu sur la route ?

J’ai pris la route le 11 mai 2011, bientôt 10 ans déjà, avec des débuts en dents de scie à la recherche de mon moyen de locomotion « idéal ». J’ai tout essayé. Transport en commun, auto-stop (et même chameau-stop), puis la marche à 100%, vite abandonnée pour partir vivre en Australie, où j’ai eu mon accident. À la suite de cette péripétie, et ce depuis 2013, je ne voyage plus qu’à vélo, le quittant rarement pour l’auto-stop si besoin.

Pourquoi ce choix de vie à contre-courant ?

J’ai toujours suivi mon instinct, me laissant guider par la vie, alors je crois que c’est le nomadisme qui m’a choisi, pas le contraire. En fait, on s’est bien trouvé, c’est comme de tomber amoureux, au hasard de la vie ! Je l’aime surtout parce qu’être nomade me permet d’avoir un maximum de temps libre, une des choses les plus précieuses au monde, un luxe même à notre époque. Du temps libre pour apprendre et me cultiver, pour penser et comprendre, pour expérimenter et ressentir… et le tout en étant physiquement actif grâce au vélo ! Que demander de mieux !

Quel a été ton itinéraire ? Comment se passe ton quotidien ?

Dix ans, c’est dur à résumer. J’ai commencé à voyager pendant les congés payés à l’aube de mes 24 ans, aux quatre coins du monde, Japon, Vénézuéla, Maroc… Trois ans plus tard, je plaquais tout pour l’Australie mais on sait ce qui s’est passé. J’ai fini sur un vélo, et ces 7 dernières années, j’ai visité tous les pays d’Europe, en long en large et en travers, passant du Nord au Sud comme un oiseau migrateur, en suivant les saisons. La Covid m’a stoppé à un pays de la fin, l’Islande !

Quant à mon quotidien, il est très routinier contrairement à ce qu’on pourrait croire. Je me lève sans réveil, café, gros pti-déj, je range la tente, pédale 50 km/jour en moyenne, parfois plus, parfois moins, parfois rien, des fois je reste 3 jours tout seul dans la forêt. Je parle aux gens sur mon chemin, je fais des courses et cherche de l’électricité ou internet quand j’en ai besoin. Quand j’en ai marre de pédaler, je cherche de l’eau, puis repose la tente. Enfin, je profite de mon temps libre, pour me détendre sur mon bivouac, ou entretenir mon matériel, sans oublier de lire et d’écrire, tous les jours ! La simplicité en somme… mais c’est déjà beaucoup !

Comment te finances-tu ? Quel est ton budget par jour ?

Cette question arrive souvent en premier. L’argent tombe pas du ciel, encore que, parfois si ! Partout les gens sont généreux avec moi, et m’offrent souvent une petite pièce (voire un gros billet). Ça met du beurre dans les épinards ! Sinon, je suis auto-financé par mes économies et le travail (quelques dons en ligne aussi depuis peu). Depuis que je suis à vélo, j’ai compris que je pouvais gagner de l’argent sur la route, en faisant des petits boulots, chez les gens qui m’hébergent principalement. Je prends ce qu’on me propose, j’ai un peu tout fait, je suis un touche à tout autodidacte. Avec les années, j’ai aussi développé mes propres activités dans la rue : jouer de la musique, vendre des pendentifs en bois sculpté, mes photos de voyage, etc… et depuis fin 2020, mon premier livre. Je ne travaille qu’à hauteur de ce que j’ai besoin, c’est à dire peu !

MA clé pour durer, c’est la simplicité, encore… en réduisant mes dépenses au maximum, ce qui demande temps et réflexions. Je vis avec 5 €/jour en moyenne (moins de 2000€/an), tout compris… nourriture, entretien du vélo, assurance voyage, etc… Je ne paye jamais pour dormir, cuisine tous les jours sans exception… je suis très discipliné et plutôt strict avec moi-même ! Certains diront radin ! En Europe, je n’ai eu qu’un seul visa à payer, en Biélorussie. Ça aide !

La vie de nomade à vélo

Ton pays préféré à vélo ?

Joker ! Je déteste cette question, alors je vais faire mon rabat-joie, sans citer de pays… Il y a du bon et du mauvais partout, d’autant que les ressentis de chacun dépendent des expériences que l’on vit dans le pays, et de sa propre personnalité ! Personnellement, j’aime pédaler dans les pays à l’accueil chaleureux, plutôt montagneux, ou couverts d’immenses forêts !

Le moment le plus difficile au cours de ta vie de nomade ?

Il y en a eu beaucoup, vraiment beaucoup. Mais j’aime l’adversité qui me permet de repousser sans cesse mes limites insoupçonnées ! Je fonctionne au mental ! J’hésite entre la douleur physique ou la peine de cœur. J’ai pleuré une fois en Albanie dans un col de montagne, embourbé, collé à la piste, à pousser le vélo pendant une journée entière. J’étais avec un ami. C’était tellement dur…  Quelques années plus tard, je vivais avec une femme sur la route, et quand elle m’a quitté, le cœur brisé, je n’ai quasiment plus réussi à pédaler pendant des mois.

Ta plus belle anecdote humaine ?

Comme les galères, il y a eu énormément. Je vais vous raconter la première forte rencontre après être monté sur un vélo. Le jour de mon entrée en Pologne, je souffrais d’une forte déshydratation à cause de la canicule et de mon inexpérience. J’étais vidé, littéralement, de mes sels minéraux. Je dormais chez l’habitant, initialement pour un soir. Personne ne savait que j’étais malade. Au petit matin, j’étais à la limite de tomber dans les pommes. Au bout de 3 jours, mes hôtes m’ont emmené à l’hôpital, puis se sont occupés de moi comme de leurs propres enfants pendant 10 jours… ils ne voulaient plus que je parte !!! Après tant d’années plongé dans un profond désespoir à cause de l’individualisme qui régnait dans le métro quand j’allais travailler, ils m’ont réconcilié avec l’Humanité. C’est cette sensation, ce rapport à l’autre, que je recherche depuis chaque jour dans ma vie !

Ton souvenir le plus drôle en voyage à vélo ?

C’est aux mêmes Polonais que je pense encore. Je suis arrivé chez eux malade et affamé… et ils m’ont vite ordonné de me servir dans le frigo si j’avais faim. J’avais faim. Plus tard dans la journée, j’ai fouillé pour trouver quelque chose de facile et rapide à manger. Il y avait des restes, je me suis goinfré, c’était bon ! L’histoire s’arrête là !

Deux ans plus tard, je repasse les voir… et cette fois, ils ont osé m’avouer l’inavouable. De la grand-mère à la petite fille, tout le monde riait dans sa barbe, alors Agnieszka, la seule anglophone, se lança, embarrassée : « Il faut qu’on te dise quelque chose Bastien. On avait pas osé il y a deux ans mais, il y a prescription… Tu te souviens le jour où tu es arrivé, tu avais faim… et bien… tu as mangé l’assiette du chien ! »

Si c’était à refaire, tu changerais quoi ?

RIEN, même pas l’assiette du chien ! Parce que c’est pas mon genre de regretter. J’ai sûrement commis beaucoup d’erreurs, comme de partir trop lourd, j’ai eu mal souvent, à cause du poids de mon vélo encore, mais ça n’a pas d’importance, tout ça est derrière moi. J’apprends ! C’est le leitmotiv de ma vie ! Si je l’ai fait comme cela, c’est que c’est ainsi que ça devait se faire !

Le livre : FUITE

Tu as écrit un livre pour raconter ton histoire si incroyable, combien de temps d’écriture ? 

Un livre prend vie mot à mot, comme un tour du monde se construit à chaque coup de pédale ! À mon sens, écrire ne se quantifie pas. « Quand on aime, on ne compte pas ! » Le désespoir te guettera si tu réfléchis trop en amont au temps que te prendra l’écriture d’un livre. FUITE m’a demandé 9 mois de travail, le temps d’une grossesse pour un beau bébé, du premier mot à la sortie officielle, ce qui est assez rapide. Mais, je suis plutôt du genre à me jeter corps et âme dans mes projets… Sous la tente, pour FUITE, j’écrivais à hauteur de 2 à 4 heures, tous les matins avant de pédaler, sans compter les nuits entières de relecture. Pendant le second confinement de 2020, j’ai commencé mon deuxième bouquin, et j’écrivais jamais moins de 4 à 6 heures par jour… C’est un vrai travail…

Des conseils pour faire éditer son livre sur le voyage à vélo ?

Se retrousser les manches. J’ai choisi de m’auto-éditer pour plus d’autonomie et de liberté, ça me ressemble bien, même si cela demande (énormément) plus de travail pour moins de résultat. Je fais par conséquent tout moi-même, en portant toutes les casquettes, de l’écriture à la comptabilité, en passant par la promotion ! Un travail titanesque, dans lequel je suis quand même aidé par l’association Bike Power Federation, dont je suis l’heureux ambassadeur, qui s’occupe de la logistique d’envoi postal des livres.

On peut le trouver où ton livre ? 

Toutes les informations concernant mon livre FUITE se trouvent sur mon site internet à cette page : http://no.mads.land.free.fr/fr/index.php/fuite/

Pour commander, il suffit de me contacter par email à l’adresse suivante : editions.nomadsland@free.fr

Et maintenant, c’est quoi la suite pour toi ?

« Le plan est de ne pas en avoir » est une de mes devises, et ma façon d’aborder la vie sur la route, et avec la Covid, cette expression prend tout son sens ! Difficile de planifier trop à l’avance en ce moment ! Mais ce n’est pas les idées qui manquent. J’aimerais retenter ma chance en Islande à l’été 2021… si c’est possible… pour ne pas rester sur la sensation du travail inachevé !

J’aimerais m’attaquer à un nouveau continent dès que possible, l’Amérique du Sud (et plus largement les Amériques) est « dans mes plans » depuis longtemps ! Au-delà de ça, la sortie de FUITE m’a ouvert de nouvelles perspectives, comme des invitations à des festivals du livre et du voyage à vélo aux quatre coins de la France, et même en Belgique… et puis, tu t’en doutes, je continue d’écrire, donc il n’est pas exclu que je publie d’autres livres dans les années à venir… Je suivrai les signes et mon instinct, sans savoir où la vie va m’emmener, c’est ce qui fait le charme du nomadisme !



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